Beaucoup de couples mariés en France s’installent à Dubaï sans imaginer que leur union, pourtant célébrée devant un officier d’état civil français, ne produira pas nécessairement les mêmes effets juridiques aux Émirats arabes unis.
En réalité, vivre à Dubaï, c’est aussi accepter un changement de cadre légal : le droit français cesse souvent de s’appliquer automatiquement dès lors que la résidence du couple se stabilise dans un autre pays.
Cet article explique pourquoi, en quoi cela peut poser problème, et comment se protéger — que vous soyez mari ou femme expatriée.
Le mariage français à l’épreuve du droit émirien
En France, le mariage civil entraîne un régime matrimonial (communauté réduite aux acquêts par défaut, sauf contrat de séparation ou autre).
Mais dans la pratique internationale, le régime applicable dépend non pas du lieu du mariage, mais du premier lieu de résidence stable du couple après le mariage (Convention de La Haye de 1978, art. 4) pour les mariages entrant dans son champ d’application.
Pour les mariages conclus à partir du 29 janvier 2019, d’autres règles de conflit de lois peuvent s’appliquer côté français, notamment au titre du cadre européen applicable en matière de régimes matrimoniaux.
Ainsi, un couple marié à Paris en 2012, ayant déménagé durablement à Dubaï en 2020, pourrait voir le droit émirien devenir le droit applicable à son régime matrimonial — sauf dispositions contraires clairement prévues dans un contrat.
En clair :
Le fait d’avoir “signé à la mairie en France” ne garantit pas que le droit français s’appliquera à la gestion des biens ou au divorce, si la vie commune se déroule à l’étranger.
Le droit de la famille aux Émirats : un système dual et réformé
Depuis 2022, les Émirats arabes unis ont profondément réformé leur législation familiale.
Deux systèmes coexistent :
- La loi fédérale sur le statut personnel (pour les musulmans), fondée sur la charia.
- La loi sur le statut personnel des non-musulmans (Federal Decree-Law No. 41 of 2022), qui instaure un cadre civil inspiré du droit international.
Depuis 2023, un couple non-musulman résidant aux Émirats peut donc :
- se marier civilement devant le tribunal civil compétent (Abu Dhabi Civil Family Court ou Dubai Civil Court),
- divorcer sans faute (“no-fault divorce”),
- et prévoir la garde partagée des enfants.
Mais ces règles s’appliquent principalement aux mariages enregistrés localement ou reconnus par la juridiction civile des Émirats.
Un mariage français reconnu par les autorités consulaires reste valide, mais sa portée patrimoniale et successorale dépendra des règles locales.
Les mauvaises surprises pour les couples français à Dubaï
1. La propriété des biens n’est pas toujours “commune”
En France, les biens acquis après le mariage appartiennent, sauf contrat contraire, à la communauté.
Aux Émirats, le principe de communauté n’existe pascomme régime légal automatique comparable à celui du droit français. Chaque conjoint reste propriétaire exclusif des biens achetés à son nom.
Si un appartement, une voiture ou un compte bancaire est au nom d’un seul conjoint, l’autre n’aura pas de droit de propriété automatique à revendiquer sur cet actif en cas de séparation ou de décès .
Conséquence concrète :
Une épouse expatriée sans revenu propre, mais ayant contribué indirectement (éducation des enfants, dépenses du foyer), ne peut revendiquer de part de propriété si rien n’est formalisé par contrat, donation ou structure juridique (fondation, co-propriété).
2. En cas de divorce, le juge peut appliquer le droit local
Le divorce à Dubaï ou Abu Dhabi peut être prononcé par un tribunal civil ou religieux selon la situation.
Même si les époux sont français, le juge local n’est pas tenu d’appliquer le droit français.
Il privilégiera le droit de la résidence habituelle (UAE law), sauf demande expresse et argumentée du conjoint pour appliquer un autre droit, avec preuve d’un lien fort avec la France.
Dans la pratique :
- Le divorce civil des non-musulmans permet une séparation rapide, mais sans partage automatique des biens.
- La pension alimentaire (spousal maintenance) dépend des capacités économiques et non d’un barème fixe comme en France.
- La garde des enfants est souvent envisagée dans un esprit de co-parentalité sous le cadre civil, avec une garde conjointe possible jusqu’à 18 ans, sauf exception d’intérêt de l’enfant.
3. En cas de décès, l’héritage suit les règles locales
Même si vous êtes Français, si votre résidence principale est aux Émirats et que vous y détenez des biens (compte, voiture, appartement), ces actifs seront soumis par défaut au droit local de succession — c’est-à-dire potentiellement à la charia.
Toutefois, les réformes récentes s ont ouvert une option :
les non-musulmans peuvent enregistrer un testament (will) devant le DIFC Wills Service Centre à Dubaï ou devant les ADGM Courts à Abu Dhabi, précisant qu’ils souhaitent appliquer leur loi nationale (par exemple le droit français).
Sans testament enregistré, le conjoint survivant ou les enfants risquent des procédures longues, voire des résultats inattendus (par exemple, un partage inégal selon la charia).
Vue d’ensemble : risques selon le profil
| Profil | Risques principaux | Recommandations clés |
| Mari (actif principal, société, biens à son nom) | Risque de spoliation involontaire du conjoint en cas de décès ; absence de cadre communautaire | Créer une foundation ou enregistrer un testament DIFC mentionnant le droit français |
| Épouse (revenus modestes, soutien familial) | Absence de droits patrimoniaux automatiques ; difficultés à faire valoir une contribution non financière | Formaliser une co-propriété, prévoir un mandat en cas de décès, envisager un post-nuptial agreement local |
| Couple mixte (franco-autre nationalité) | Complexité de reconnaissance croisée des mariages et divorces | Consulter avant toute procédure pour éviter les doubles décisions non exécutoires |
| Famille avec enfants | Risques sur la garde et la transmission d’héritage | Enregistrer un testament et clarifier la loi applicable auprès d’un avocat local |
Bien vivre et protéger sa famille aux Émirats Arabes Unis
Les principaux repères juridiques pour les familles installées ou en projet d’installation aux Émirats arabes unis.
Ce que vous pouvez faire dès maintenant
1. Faire réviser votre contrat de mariage
Un contrôle de votre régime matrimonial et des clauses patrimoniales permet d’identifier quel droit s’applique réellement à votre couple.
ASTRUC & Co aide les expatriés à établir un memorandum of law précisant la loi applicable et les ajustements nécessaires pour protéger chaque conjoint.
2. Enregistrer un testament local
C’est la seule manière d’éviter que vos biens à Dubaï soient soumis par défaut à la charia.
Un testament enregistré auprès du DIFC Wills Service Centre ou de l’ADGM permet de désigner vos héritiers selon le droit français.
3. Structurer la détention de vos actifs
Les solutions incluent :
- la co-détention formelle de biens immobiliers (co-titularité dans l’acte),
- la création d’une foundation ou d’un family office pour organiser la succession,
- ou l’ouverture de comptes bancaires conjoints, reconnus par les banques locales.
Ce que cela signifie pour vous
Vivre à Dubaï, c’est aussi accepter une nouvelle logique juridique, souvent plus contractuelle que protectrice par défaut.
Les couples mariés en France doivent anticiper que :
- leur régime matrimonial français ne s’applique pas automatiquement,
- les droits du conjoint survivant ne sont pas garantis sans testament local,
- et les procédures de divorce peuvent suivre le droit émirien, très différent du droit français.
Prendre les devants, c’est éviter de transformer une différence de système en véritable conflit juridique.
Sources
- Ministère de la Justice des Émirats arabes unis — https://www.moj.gov.ae
- Abu Dhabi Civil Family Court — https://u.ae/en/information-and-services/justice-and-law/civil-marriage
- DIFC Courts Wills Service Centre — https://www.difccourts.ae/services/wills
- Ambassade de France aux Émirats arabes unis — https://ae.ambafrance.org
- Service Public France — https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F1046
Comment ASTRUC & Co peut vous aider
ASTRUC & Co accompagne depuis plus de dix ans les familles et couples francophones installés aux Émirats.
Notre équipe vous aide à :
- analyser la loi applicable à votre mariage,
- rédiger ou enregistrer vos testaments locaux,
- structurer vos biens (immobilier, entreprises, comptes bancaires) dans le respect des lois françaises et émiriennes.