Vous vivez à Dubaï ou Abu Dhabi, vous avez construit une vie de famille, ouvert des comptes bancaires, peut-être acquis un bien immobilier. Tout va bien — jusqu’au jour où la question se pose : que se passerait-il si l’un de vous venait à disparaître ?
Pour les expatriés français aux Émirats, la réponse est souvent moins rassurante qu’on ne l’imagine. Le cadre successoral émirati ne fonctionne pas comme en France, et l’absence d’anticipation peut placer un conjoint survivant dans une situation financière et administrative très inconfortable — parfois en quelques jours seulement.
Cet article fait le point, en mars 2026, sur les principaux risques et les solutions concrètes pour protéger votre famille.
Pourquoi la succession aux Émirats ne se gère pas comme en France
En France, en l’absence de testament, la loi organise la transmission du patrimoine selon des règles civiles connues : le conjoint survivant hérite, les enfants reçoivent leur part, un notaire pilote la procédure. C’est lent, parfois coûteux, mais relativement prévisible.
Aux Émirats, le tableau est différent à plusieurs égards.
Un principe de répartition par défaut qui peut surprendre.
La loi émiratie sur le statut personnel civil prévoit que, pour les résidents non musulmans, c’est le droit civil émirati qui s’applique en principe — et non automatiquement votre loi nationale. La formule par défaut est la suivante : 50 % au conjoint survivant, 50 % aux enfants à parts égales. Ce n’est qu’en demandant expressément l’application de sa loi nationale que l’on peut déroger à cette formule.
Mais faire appliquer le droit français est une autre affaire.
Si vos héritiers souhaitent que le droit français s’applique à votre succession, ils devront produire les textes de loi applicables, les faire traduire en arabe par un traducteur assermenté, les faire légaliser par les ministères des Affaires étrangères français et émirati, et les accompagner d’un avis juridique. C’est une procédure longue, coûteuse, et dont l’issue n’est pas garantie : si le juge considère les pièces insuffisantes, il peut écarter le droit français et revenir à la formule civile émiratie.
Des délais sans commune mesure.
En l’absence de testament local, la procédure successorale peut prendre de nombreux mois. Avec un testament enregistré aux Émirats, elle peut être réduite à quelques semaines.
Ce qui peut arriver concrètement après un décès
Plusieurs conséquences immédiates surprennent régulièrement les familles expatriées.
Le gel des comptes bancaires
En droit émirati, les comptes personnels du défunt sont intégralement gelés dès que la banque est informée du décès — ce qui intervient généralement dans les trois à quatre jours, via la Banque Centrale des EAU. Pour un compte joint, la banque est censée ne geler que la quote-part du défunt, mais dans la pratique, il arrive fréquemment que l’ensemble du compte soit bloqué.
Concrètement, le conjoint survivant peut se retrouver sans accès à l’essentiel de la trésorerie familiale — au moment même où il doit engager des frais de procédure, assurer le quotidien et prendre des décisions urgentes.
L’impact sur les visas de résidence
Si le défunt était le « sponsor » du visa familial, le décès entraîne l’annulation du visa principal, puis des visas des personnes à charge. Depuis 2018, un visa de résidence d’un an sans parrainage peut être délivré au conjoint survivant et aux enfants, mais il faut en faire la demande. Ce délai de grâce offre un peu de temps — pas d’espace pour l’improvisation.
Une procédure judiciaire à engager
Même lorsque la formule civile émiratie s’applique (50/50 conjoint-enfants), le règlement de la succession passe obligatoirement par les tribunaux émiratis. La procédure est relativement simple dans ce cas. En revanche, si les héritiers souhaitent faire appliquer une loi étrangère, le tribunal doit examiner les preuves, vérifier les textes, puis ordonner la répartition — ce qui allonge considérablement les délais. Avec un testament enregistré, cette étape est considérablement simplifiée dans les deux cas.
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Comment mieux protéger son conjoint
La protection du conjoint survivant repose sur trois leviers : l’anticipation juridique, l’accès aux liquidités, et la fluidité de la transmission.
Rédiger un testament aux Émirats.
C’est le geste le plus efficace. Un testament enregistré localement permet de désigner librement son conjoint comme principal bénéficiaire (les non-musulmans disposent d’une large liberté testamentaire aux EAU, que le testament soit enregistré auprès des tribunaux de Dubaï, de l’ADJD, du DIFC ou de l’ADGM), d’éviter les incertitudes liées à l’application du droit étranger, et de réduire très sensiblement les délais et les coûts de la procédure.
Maintenir un compte personnel au nom du conjoint.
Au-delà du compte joint, chaque époux devrait disposer d’un compte bancaire individuel avec des fonds suffisants pour couvrir plusieurs mois de dépenses courantes et les premiers frais liés à la succession. C’est une précaution simple, mais souvent négligée.
Vérifier les polices d’assurance-vie et les clauses bénéficiaires.
Les produits d’assurance-vie souscrits aux EAU ou à l’étranger peuvent constituer une source de liquidité rapide pour le conjoint, à condition que les clauses bénéficiaires soient à jour et clairement rédigées.
Comment mieux protéger ses enfants
Garde et tutelle
En cas de décès d’un parent, la question de la garde des enfants mineurs se pose avec une urgence particulière pour une famille expatriée, éloignée de son réseau familial habituel.
En cas de prédécès du père, la mère conserve la garde des enfants. Toutefois, la tutelle — c’est-à-dire le pouvoir de prendre les décisions importantes relatives aux enfants — est en principe confiée au plus proche parent masculin du côté paternel. En pratique, cela signifie que même si la mère est présente et s’occupe des enfants au quotidien, un tribunal peut chercher à désigner un membre de la famille paternelle comme tuteur — y compris une personne résidant à l’étranger.
Si les deux parents décèdent sans qu’un tuteur ait été désigné par testament, les autorités confient généralement les enfants à un adulte proche qui les connaît (ami, voisin) en attendant l’arrivée d’un membre de la famille. À défaut de personne proche, les enfants peuvent être placés sous la supervision d’un organisme social. Lorsqu’un membre de la famille arrive aux Émirats pour récupérer les enfants, il doit alors engager une procédure devant le tribunal pour être reconnu tuteur, fournir les preuves de son lien de parenté, et démontrer que l’intérêt des enfants est respecté. Ce processus est long et incertain.
Un testament change radicalement cette situation. Il permet de :
- désigner un tuteur temporaire résidant aux Émirats, qui prendra en charge les enfants dans l’immédiat ;
- désigner un tuteur permanent, souvent un membre de la famille résidant en France ou ailleurs, qui assurera la garde à long terme.
Avec ces désignations, le tribunal n’a pas à chercher un tuteur : il applique les dispositions du testament, ce qui accélère considérablement le processus et évite les décisions imprévues.
Organiser la transmission des actifs
Le testament permet aussi de répartir les actifs entre le conjoint et les enfants selon vos souhaits. Vous pouvez, par exemple, attribuer l’intégralité de vos biens à votre conjoint à charge pour lui de subvenir aux besoins des enfants, ou prévoir des parts spécifiques pour chaque enfant, notamment si certains actifs (un bien immobilier, des parts de société) appellent un traitement distinct.
Pour les patrimoines plus importants, une fondation familiale constituée au DIFC ou à l’ADGM peut compléter le testament en assurant une transmission structurée, confidentielle, et détachée de toute procédure judiciaire sur les actifs qu’elle détient.
Pourquoi un testament local change concrètement la donne
Beaucoup d’expatriés français pensent qu’un testament rédigé en France suffit. Ce n’est pas faux en droit, mais c’est très insuffisant en pratique.
Un testament enregistré aux Émirats présente trois avantages décisifs :
| Sans testament local | Avec testament local | |
|---|---|---|
| Délai de règlement | Plusieurs mois, parfois plus d’un an | Quelques semaines en général |
| Coût de la procédure | Élevé (traductions, légalisations, expertises juridiques) | Moins élevé (frais d’enregistrement, honoraires de rédaction, et frais de règlement de la succession — une procédure judiciaire reste nécessaire mais elle est plus courte et moins coûteuse) |
| Certitude du résultat | Faible — dépend de l’appréciation du juge | Forte — le tribunal applique les dispositions du testament |
Plusieurs registres de testaments sont disponibles pour les non-musulmans :
- Les tribunaux de Dubaï et le ADJD (Abu Dhabi Judicial Department) : coût officiel d’environ AED 3 500 de frais de greffe pour Dubaï et AED 900 pour l’ADJD, auxquels s’ajoutent les honoraires d’avocat. C’est l’option la plus courante.
- Les DIFC Courts : le testament DIFC peut couvrir vos actifs dans les sept émirats et à l’étranger. Depuis mars 2025, un service de e-Will permet de signer à distance par visioconférence. Les frais sont plus élevés (de l’ordre de AED 10 000 à 15 000).
- L’ADGM (Abu Dhabi Global Market) : une alternative pertinente, surtout pour les résidents d’Abu Dhabi.
La liberté testamentaire est très étendue quel que soit le registre choisi — les non-musulmans peuvent disposer librement de l’intégralité de leurs actifs, que le testament soit enregistré auprès des tribunaux de Dubaï, de l’ADJD, du DIFC ou de l’ADGM.
(Source : DIFC Courts — Wills Service Centre, https://www.difccourts.ae/services/wills) (Source : ADGM — Notary Public and Wills Office, https://www.adgm.com/adgm-courts/notary-public-and-wills-office)
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Biens en France, biens aux Émirats : coordonner les deux juridictions
La plupart des familles françaises expatriées conservent des actifs en France — un bien immobilier, des comptes bancaires, un portefeuille d’assurance-vie, parfois des parts de société. Se pose alors la question de la coordination successorale entre les deux pays.
Le principe recommandé est simple : un testament dans chaque pays, avec des dispositions coordonnées. Le testament français couvre les actifs situés en France. Le testament émirati couvre les actifs situés aux Émirats. Les deux doivent être rédigés de manière cohérente pour éviter les contradictions, les doubles attributions, ou les lacunes.
Cette coordination est un exercice technique qui justifie l’intervention d’un conseil juridique dans chaque juridiction. La question de la loi applicable est complexe et dépasse le cadre de cet article — mais elle est parfaitement gérable lorsqu’elle est anticipée.
Ce qu’il faut retenir : ne comptez pas sur un seul testament pour couvrir des actifs dans deux pays. Faites-les rédiger en parallèle, par des professionnels qui se coordonnent.
Les bons réflexes pour une famille expatriée
Voici les mesures concrètes à mettre en place, idéalement dès votre installation aux Émirats :
- Rédiger un testament aux Émirats couvrant vos actifs locaux, la garde de vos enfants, et la désignation d’un tuteur temporaire et permanent
- Rédiger ou mettre à jour votre testament en France pour couvrir vos actifs français, en coordination avec le testament émirati
- Ouvrir un compte bancaire individuel pour chaque époux, avec un solde suffisant pour couvrir au moins trois à six mois de dépenses
- Vérifier vos clauses bénéficiaires sur tous les contrats d’assurance-vie, de prévoyance, et de retraite
- Désigner un tuteur temporaire résidant aux Émirats et un membre de votre famille comme tuteur permanent dans votre testament, pour vos enfants mineurs
- Constituer un dossier accessible avec les documents essentiels : copies des testaments, coordonnées des avocats et notaires, liste des comptes et actifs, polices d’assurance, contrats importants
- Réexaminer votre dispositif à chaque changement de situation : naissance, divorce, acquisition immobilière, création de société, changement de résidence
Ce qu’il faut retenir
La succession aux Émirats n’est pas un sujet que l’on peut traiter « comme en France ». L’absence de testament local expose le conjoint survivant à des mois de procédure, à un gel de ses comptes, et à une incertitude sur la répartition de vos actifs. Pour vos enfants, elle peut signifier un flou sur la garde et la tutelle à un moment où ils ont besoin de stabilité.
Un testament enregistré aux Émirats, coordonné avec vos dispositions en France, transforme radicalement la situation : les délais passent de plusieurs mois à quelques semaines, les coûts diminuent, et votre famille sait exactement ce qui est prévu.
C’est l’une des premières démarches qu’un expatrié devrait accomplir — et pourtant l’une des plus souvent reportées.
Sources :
- DIFC Courts — Wills Service Centre — https://www.difccourts.ae/services/wills
- ADGM — Notary Public and Wills Office — https://www.adgm.com/adgm-courts/notary-public-and-wills-office
- Portail officiel des Émirats arabes unis — https://u.ae
- Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (France) — Français établis hors de France — https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/services-aux-francais/
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